A elles trois, elles ont décidé de construire un bel avenir à l’École de la Maille, elles expliquent :
Question : C'est quoi l'École de la Maille de Paris ?
Marine Peutat : Une école supérieure de mode qui forme les élèves au métier de styliste, modéliste et technicien·ne maille.
Nelly Manoukian : Une école d'arts appliqués, tournée vers les métiers de la mode et spécialisée dans la maille. C'est aussi une école à taille humaine, avec des valeurs très fortes qui a prouvé le bien-fondé de son existence en formant plus de 70 personnes en quatorze ans aujourd’hui pour la plupart intégré·es dans l’industrie de la maille, des plus grandes maisons aux plus artisanales.
Question : Mais pardon pour cette question un peu brutale, ce n'est pas un peu “ringard” la maille ?
Marine Peutat :La maille n'est certainement pas ringarde. Elle a pu avoir autrefois l’image des grands-mères tricotant des écharpes (sans pour autant dire que c'est ringard de tricoter des écharpes ;-)), mais aujourd’hui je pense qu’il n’y a rien de plus actuel. D’abord parce que cette technique est écologique, économique : il n’y a pas de perte de matière, de fil gâché. Tout est réutilisable. Ensuite parce que la maille permet de créer des vêtements sans couture, ce qu’on appelle whole garment. On évite les allers et retours entre l’usine qui coupe et celle qui assemble, parfois à l’autre bout du monde, comme c’est souvent le cas dans le textile chaîne et trame.
Nelly Manoukian : Soulignons aussi que la maille est sans doute la matière la plus confortable qui soit. La vieille maille, celle d’avant, en laine qui grattait, a cédé la place à une maille confort, d’ailleurs de plus en plus souvent utilisée par les fabricants de sportswear, de plus en plus portée par les jeunes qui veulent de la souplesse, de l’élasticité dans leurs vêtements.
Léna Lélu : Et puis la maille c’est un fil et tout peut faire fil : du plastique, même si on préfère ne pas l’utiliser, du caoutchouc, du papier, du métal, des vêtements usagés, tout. Les techniques sont également très nombreuses. En fait, la maille permet au styliste de créer sa matière première, c’est un vrai plus qui ouvre d'innombrables axes de créativité qui sont énormes.
Question : La maille est bonne pour l'environnement, éco-responsable, créative mais est-elle désirable ?
Marine Peutat : Il suffit de regarder un défilé de Sonia Rykiel, de Missoni, de Dolce & Gabbana, ou de Chanel pour voir que la maille est on ne peut plus glamour.
Léna Lélu : Aujourd’hui, toutes les maisons présentent des pièces de maille magnifiques, très désirables je vous assure (rires) !
Nelly Manoukian : Cette maille "glamour" est aussi l’une des raisons pour lesquelles l’école a été fondée par la styliste maille Véronique Dupérier. Le projet a toujours été de former des stylistes, des créatrices et des créateurs davantage que des expert·es du marketing maille. Il en faut bien-sûr, c’est indispensable mais la création, sur laquelle nous insistons beaucoup, est essentielle. L’objectif de l’école depuis le départ c’est de donner ses lettres de noblesse à la maille et je crois que nous y parvenons. Même en réalisant un col roulé ou un legging, on peut faire quelque chose de beau, de confortable et d’éco-responsable.
Question : Quel est le profil type des jeunes femmes, et des jeunes hommes, qui viennent frapper à la porte de l'école de la Maille ?
Marine Peutat : C’est une jeune femme - nous n’avons eu que trois élèves garçons en quinze ans - qui a déjà fait une école de mode ou d'art ou de textile, et qui vient poursuivre ses études chez nous. Et puis, il y a ce que j'appellerais “les maillophiles”. Elles n’ont pas forcément fait d'études de mode avant. D’ailleurs moi-même je suis une "maillophile" car je tricote depuis mes huit ans. Un grand nombre de nos élèves tricotent depuis toujours à la main, font leurs propres accessoires, leurs propres expérimentations avec un fil. Enfin, il y a celles qui veulent acquérir une spécialisation parce qu’elles savent que sur le marché de la mode il faut se spécialiser. On ne peut plus sortir d’études de mode généralistes sans avoir un plus et même un gros plus comme la maille.
Nelly Manoukian : Je crois aussi que notre école est faite pour celles qui recherchent un enseignement à taille humaine. Nous ne diplômons pas 200 élèves par an, mais plutôt entre 10 et 20. Des effectifs à la taille de ce que les entreprises peuvent absorber. Bien sûr nous souhaitons nous développer et nous nous développerons certainement car les besoins en stylistes maille ne font qu’augmenter, mais la taille humaine de notre école demeure une priorité.
Question : Y-a-t-il un aspect féministe spécifique à la maille en tant que technique utilisée depuis des générations par les femmes et souvent relayées en arrière-plan par les hommes ? Un peu comme la broderie d’ailleurs.
Nelly Manoukian : Pourquoi pas ? On peut sans doute dire que la maille est féministe ! Les Américaines s’en sont par exemple saisies quand Donald Trump a été élu la première fois, elles ont défilé dans les rues de Washington en tricotant. De nombreuses stars hollywoodiennes ont aussi posé en train de tricoter…
Marine Peutat :…Il faut ajouter qu’à l’École de la Maille, nous utilisons essentiellement des machines à tricoter. Or, le tricot machine autrefois était l’apanage des hommes dans les usines. Mais la maille n’est pas que féministe, et d’ailleurs au passage il ne s’agit nullement d’exclure les hommes, nous serions très heureuses qu’il y en ait davantage parmi nos élèves. La maille est aussi thérapeutique, un peu méditative même. Tricoter, c’est donner vie à un fil, suivre un fil, celui du matériau utilisé mais aussi le fil de ses pensées.
Léna Lélu : Féministe, thérapeutique et aussi de plus en plus artistique car de nombreux artistes utilisent de plus en plus le fil. Je pense par exemple à la japonaise Chiharu Shiota et à ses installations en fil rouge ou noir. D’ailleurs les élèves de l’École ont eu l'extrême privilège de participer au montage de sa récente exposition au Grand Palais, en décembre 2024.
Question : Vous mettez souvent en avant les valeurs de l’école, quelles sont-elles ?
Nelly Manoukian : Depuis la création de l'école, face à la rudesse du monde de la mode qui est très concurrentiel, nous essayons d’apporter un enseignement à la fois bienveillant et solidaire. Par exemple, nous créons des binômes entre les élèves de différentes années. Une troisième année va collaborer avec une deuxième année sur son projet, ce qui crée un esprit de solidarité. Les deuxièmes années assistent au rendu du travail des troisièmes années, commentent les travaux de leurs copines etc. Dans un esprit de construction plutôt que de compétition. De même, les professeur·es veillent à ne jamais être dans le jugement de l’élève mais dans l'évaluation de son travail. On cherche à ne pas heurter la sensibilité de chacun·e mais à favoriser l’expression de leur personnalité, car c’est elle qui est le terreau de la création.
Léna Lélu : Il s’agit aussi d’être créatif·ve et technique mais sans jamais se laisser déborder par une quantité de travail telle qu’elle peut mettre en danger cette créativité, cette technicité. Autrement dit on peut être charrette comme on dit mais il faut éviter à tout prix le burn-out. Dans certaines écoles, les élèves sont pressées comme des citrons, elles prennent sur leur temps de repos, de sommeil. Tout cela se paye à un moment ou à un autre. Il y a bien sûr des contraintes liées au travail demandé, mais l’une de ces contraintes, pour l’école, c’est aussi le bien être des élèves, la préservation de leur santé mentale.
Marine Peutat : Nous savons aussi qu'il y a des élèves qui ne travailleront jamais dans une maison de mode ou dans une grande entreprise. Leur objectif peut être plutôt de développer une activité personnelle, loin de l’industrie, un projet artistique. Nous tenons compte de cette diversité de profils. Le fait que nos effectifs sont relativement petits aide à cela.
Léna Lélu : La bienveillance, c’est aussi nourrir nos élèves d’autres apports que la seule technique. Nous privilégions beaucoup la dimension culturelle de l’école en proposant au fil de l’année des pièces de théâtre, des visites d’expositions, un ciné-club etc. La créativité s’enrichit de ces multiples contributions extérieures.
Question : L'École de la Maille propose également une formation continue. A qui s’adresse-t-elle ?
Marine Peutat : A des personnes déjà salariées dans la mode ou dans d’autres activités mais qui envisagent une reconversion. A celles qui veulent lancer leur propre entreprise. A celles qui ont envie d’apprendre autre chose. Beaucoup constatent aussi qu’il existe des offres d’emploi dans ce secteur. Les deux ou trois personnes que j'ai eues récemment en entretien m'ont signalé que sur les plateformes d'emploi, il y avait de plus en plus de postes en maille. C'est révélateur d’un changement et notre offre de formation continue est parfaitement adaptée à ces différents publics.
Léna Lélu : D’ailleurs, nous avons ouvert la formation continue après l’appel d'une professionnelle de la mode qui avait eu une proposition de poste en tant que styliste maille. Elle venait d'un parcours différent qui était la lingerie, elle avait besoin d’une formation rapide. De plus en plus d’entreprises du secteur se tournent d’ailleurs vers l'école parce que les stylistes traditionnelles qu’ils emploient n’ont eu aucune formation maille. C’est une difficulté pour ces entreprises quand il s’agit par exemple de dialoguer avec les techniciens de l’industrie de la maille. En fait, avec cette formation continue, nous créons un chaînon manquant, nous formons des stylistes-modélistes maille qui vont avoir la connaissance créative et la connaissance technique. Aujourd’hui, c'est un gros besoin dans l'industrie. Et c'est la raison pour laquelle nos anciennes élèves trouvent des postes aussi rapidement et aussi facilement.
Nelly Manoukian : Jusqu’ici nos efforts ont surtout porté sur la formation initiale, mais nous comptons développer la formation professionnelle. Nous allons nous adresser directement aux entreprises pour leur proposer notre catalogue de formations, des formations diversifiées et adaptées à leurs besoins immédiats. Nous comptons leur montrer que notre offre permet de combler ce chaînon manquant entre le style et la production. Et les aider, aider les équipes industrielles à monter en compétence dans le stylisme maille et aider en parallèle les maisons de mode à travailler mieux, avec plus d'efficacité, d'efficience et dans une logique de durabilité avec l’industrie. Nous souhaitons aller encore plus loin en proposant aux maisons de mode et à leurs sous-traitants des formations sur-mesure destinées à un atelier voire à un seul collaborateur ou une seule collaboratrice dont la formation maille devient essentielle pour le reste du process. Les sous-traitants du marché de la mode nous semblent particulièrement importants que ce soit les cabinets de tendance, les filateurs, les prestataires en échantillons, en matière etc. Nous avons une expertise quasi unique en France. C'est notre raison d'être et notre mission de proposer ce sur-mesure..
Léna Lélu : Notre formation continue est aussi très adaptée aux contraintes de celles et ceux qui veulent la suivre. Nous avons par exemple une formule un week-end par mois, qui peut être compatible avec un travail à plein temps ou en stage.
Question : L'école existe depuis près de 15 ans. Est-ce qu’elle a fait sa place dans le milieu ? Est-elle connue des professionnels ?
Nelly Manoukian : De plus en plus. Il arrive très souvent que nous rencontrions des professionnels, soit du marché de la mode soit d’autres écoles d’art qui nous connaissent avant même de nous être présentés. Les 70 élèves que nous avons formé·es depuis la création on été autant d’ambassadeurs, d’ambassadrices. Et puis la maille est de plus en plus tendance sur les réseaux sociaux, ce qui alimente fortement notre début de notoriété. Ajoutons que nous sommes certifiés Qualiopi pour nos formations et que nous sommes en cours de reconnaissance de diplôme par France Compétence, l’organisme officiel de certification professionnelle en France.
Question : Et les autres écoles de mode, les traditionnelles, elles se mettent à la maille elles aussi ?
Marine Peutat : Oui bien-sûr mais avec des contingents d’heures consacrées à la maille très limité, souvent une cinquantaine d’heures sur l’année et pas davantage. Ce qui ne permet pas de former les stylistes spécialisés dont les maisons de mode et les industriels de la maille ont besoin. Avec 50 heures par an, on sait faire un pull, une tenue mais on reste loin du savoir-faire de nos élèves à leur sortie. L’École de la Maille, c'est 750 heures annuelles pour la formation initiale, 150 heures pour la formation professionnelle.
Question : Donnez-moi un slogan pour la maille dans les années qui viennent
Léna Lélu : Un classique : Il n'y a que la maille qui m’aille (rires)
Marine Peutat : Une certitude : La maille est l'avenir de la mode (re-rires)
Nelly Manoukian : Et un besoin : La maille ? Oui de la tête au pied ! (re-re-rires)
Propos recueillis par Bernard Pellegrin